RR8 – La pêche à la queue !

Manuscrit du Roman de Renart, BnF
ECOUTER LE TEXTE

L’hiver est particulièrement rude et tous les animaux peinent à trouver à manger. Le loup Ysengrin, lui aussi affamé, croise Renart avec ses anguilles et lui demande comment il se les est procurées. Renart affirme avoir pêché lui-même ces poissons dans un étang voisin et promet à Ysengrin de l’y emmener.

On était un peu avant Noël, au moment où on sale le jambon. Le ciel était limpide et scintillant d’étoiles et le vivier1 dans lequel Ysengrin était supposé pêcher était si bien gelé qu’on aurait pu danser dessus. Il y avait seulement un trou, fait dans la glace par les paysans qui y menaient chaque soir leur bétail boire et se dégourdir les pattes. Ils avaient laissé là un seau. Renart y arrive à bride abattue et se tourne vers son compère.

« Approchez, seigneur, c’est là qu’il y a profusion2 de poissons et voici l’outil avec lequel nous pêchons anguilles, barbeaux et autres bons et beaux poissons.

– Prenez-le d’un côté, frère Renart, demande Ysengrin, et attachez-le moi solidement à la queue. »

Renart s’en saisit et le lui noue à la queue de son mieux. « Maintenant, frère, conseille-t-il, il faut rester sans bouger pour attirer les poissons. »

Il s’installe alors au pied d’un buisson, le museau entre les pattes, pour voir ce que l’autre va faire.

Ysengrin est assis sur la glace, tandis que le seau, plongé dans l’eau, se remplit de glaçons de belle façon puis l’eau commence à geler autour, et la queue elle-même, qui trempe dans l’eau, est prise par la glace, si bien que lorsqu’Ysengrin entreprend de se relever en tirant le seau à lui, tous ses efforts restent vains ; très inquiet, il appelle Renart car on ne va pas tarder à le voir : déjà le jour se lève. Renart dresse la tête, ouvre les yeux et jette un regard autour de lui.

« Tenez-vous-en là, frère, dit-il, et allons-nous-en, mon très cher ami. Nous avons pris assez de poissons.

– Il y en a trop, Renart ; j’en ai pris je ne sais combien. »

Et Renart de lui dire tout net en riant : « qui trop embrasse mal étreint ».

C’est la fin de la nuit, l’aube apparaît, le soleil matinal se lève, les chemins sont couverts de neige et Monseigneur Constant des Granges, un riche vavasseur3, qui demeurait au bord de l’étang, est déjà levé, frais et dispos ainsi que toute sa maisonnée. Il prend un cor de chasse, ameute ses chiens et fait seller son cheval. Ses hommes, de leur côté, crient et mènent force tapage. Renart, à ce bruit, prend la fuite et se réfugie dans sa tanière. Ysengrin, lui, se trouve toujours en fâcheuse position, tirant désespérément sur sa queue au risque de s’arracher la peau. Elle est le prix à payer s’il veut s’échapper de là. Tandis qu’il se démène, arrive au trot un valet qui tient deux lévriers en laisse. Apercevant le loup bloqué par la glace et le crâne tondu, il se hâte vers lui et, s’étant assuré de ce qu’il a vu, se met à crier : « Au loup, au loup, à l’aide, à l’aide ! » À ses cris, les chasseurs franchissent la clôture entourant la maison avec tous leurs chiens. Ysengrin est d’autant moins à la fête que Maître Constant qui arrivait derrière eux au triple galop de son cheval s’écrie, en mettant pied à terre : « Lâchez les chiens, allez, lâchez-les. » Les valets détachent les bêtes qui se jettent sur le loup dont le poil se hérisse, tandis que le chasseur excite encore la meute. Ysengrin se défend de son mieux à coups de crocs : que pourrait-il faire d’autre ? Certes, il préférerait être ailleurs. Constant, l’épée tirée, s’approche pour être sûr de ne pas manquer son coup. Il est descendu de cheval et s’avance de façon à attaquer le loup par-derrière. Il va pour le frapper mais manque son coup qui glisse de travers et le voilà tombé à la renverse, le crâne en sang. Il se relève non sans mal et, furieux, retourne à l’attaque. Ce fut un combat farouche que celui-là. Alors qu’il vise la tête, le coup dévie : l’épée descend jusqu’à la queue qu’elle coupe net, au ras du derrière. Ysengrin en profite pour sauter de côté et pour s’éloigner, mordant l’un après l’autre les chiens qui lui collent aux fesses. Mais il se désespère d’avoir dû laisser sa queue en gage : pour un peu il en mourrait de douleur. Cependant, il n’y a plus rien à faire. Il fuit donc jusqu’au sommet d’une colline, se défendant bien contre les chiens qui le mordent sans cesse. En haut du tertre, ses poursuivants, épuisés, renoncent. Il reprend sans tarder la fuite à toute vitesse jusqu’au bois, en surveillant les alentours. Arrivé là, il jure bien de se venger de Renart et de ne plus jamais être son ami.

Roman de Renart, Branche III, vers 377-510, trad. J. Subrenat et M. de Combarieu

  1. vivier : étang
  2. à profusion : en abondance
  3. un vavasseur : un petit seigneur

Cette scène se passe l’hiver, le loup est censé attraper des poissons dans un seau pendu à sa queue qu’il trempe dans un lac gelé, en restant immobile toute la nuit. Bien sûr, Renart l’abandonne au lever du jour car les hommes vont arriver et les tuer, et Ysengrin est coincé car la glace s’est formée autour de sa queue et le bloque. Finalement, il est libéré par un chasseur qui voulait le tuer mais lui coupe la queue par erreur en glissant sur la glace : il a vraiment failli mourir.

Le chasseur est montré comme un puissant chevalier (combattant du Moyen Age) : il a un cheval, une épée, des chiens, des hommes à ses ordres. Il ressemblent aux chevaliers qui vont faire la guerre vaillamment et sont à la mode à l’époque. Il attaque le loup comme il le ferait d’un ennemi humain : il descend de cheval, dégaine son épée… et tombe lamentablement en glissant sur la glace, se relève en saignant de la tête, continue à patiner, rate à nouveau son coup ! Quand le narrateur parle de « combat farouche » c’est une blague, on riait de ce chasseur ridicule incapable de tuer un loup qui ne peut pas bouger. Il s’agit d’une parodie de roman de chevalerie. Ce texte se moque des puissants seigneurs, c’est ce qu’on appelle une satire : cela fait plaisir aux gens qui doivent leur obéir de rire un peu d’eux.

Renart est ici particulièrement méchant car même si cela n’a pas fonctionné il a voulu tuer Ysengrin : le comique du Roman de Renart est assez cruel.

Une version théâtrale amusante de cette histoire par Olivier Clarté, pour des camarades à vous !

Olivier Clarté, mise en scène du Roman de Renart

S Richasse

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s