Vassilissa la très belle- conte populaire russe

Baba Yaga, Ivan Bilibin, 1900

Ce conte mêle ce qu’on a vu sur les sorcières et sur les ogres…

Lis-le attentivement (tu peux m’écouter le lire, en suivant en même temps sur le texte) puis clique sur les trois quiz pour vérifier que tu as bien compris !

Ensuite, dans ton cahier de français, réponds à ces deux questions (les quiz vont t’aider, refais-les plusieurs fois si besoin) :

Quels points communs vois-tu entre Baba Yaga et les ogres ? Quelles différences ?

POUR M’ECOUTER CLIQUE SUR LA FLECHE A GAUCHE

Sur son lit de mort, la mère de Vassilissa a remis à sa fille une petite poupée qui, si elle lui donne à manger, l’aidera et la protègera dans l’épreuve. Un peu plus tard, le père de Vassilissa se remarie avec une femme méchante qui a deux filles lui ressemblant en tous points. La marâtre fait travailler Vassilissa jour et nuit, mais celle-ci reste toujours plus belle que ses propres filles. Elle décide alors de se débarrasser de Vassilissa.

Un jour le marchand dut partir en voyage pour longtemps. La marâtre s’en alla habiter une maison à l’orée de la forêt. Dans cette forêt vivait Baba Yaga, la vieille sorcière. Elle ne laissait personne approcher de sa maison et croquait les gens comme des poulets. Pour se débarrasser de Vassilissa, sa marâtre l’envoyait tout le temps dans la forêt – cherche ceci, apporte cela. Mais la jeune fille revenait saine et sauve, sa poupée la guidait, l’éloignait de la maison de Baba Yaga.

L’automne vint. Durant les longues soirées les filles travaillaient : l’une à faire de la dentelle, l’autre à tricoter des bas et Vassilissa à filer le lin. La marâtre leur donna leur tâche pour la nuit et se coucha, ne laissant qu’une chandelle allumée pour les travailleuses. L’une de ses filles fit mine de moucher la chandelle avec une pince et l’éteignit, comme sa mère lui avait ordonné.

– Quel malheur ! L’ouvrage n’est pas terminé et il n’y a pas de feu dans la maison. Il faut aller demander du feu à Baba Yaga ! Qui va y aller ?

– Pas moi, dit la dentellière. Avec mes épingles, j’y vois clair !

– Ni moi, dit la tricoteuse. Mes aiguilles brillent, j’y vois bien.

Et toutes les deux s’en prirent à Vassilissa :

– C’est à toi d’aller chercher du feu chez Baba Yaga !

Et elles la poussèrent hors de la pièce. Vassilissa courut à son appentis, servit le souper à la poupée, lui dit en pleurant :

– Petite poupée, mange et écoute ma peine ! On me dit d’aller chez Baba Yaga. Elle va me dévorer !

– Ne crains rien, lui répondit la poupée. Prends-moi avec toi et va tranquillement où l’on t’envoie. Tant que je suis là, rien ne peut t’arriver.

Vassilissa mit sa poupée dans sa poche, se signa et s’en alla dans la forêt obscure. Elle cheminait depuis quelque temps en tremblant quand un cavalier la dépassa : tout blanc, de blanc vêtu et monté sur un cheval blanc, harnaché de blanc. Aussitôt le ciel devint plus clair. Elle poursuivit son chemin et vit un autre cavalier : tout rouge, vêtu de rouge et monté sur un cheval rouge, harnaché de rouge. Et le soleil se leva. Ce n’est qu’au soir tombant que Vassilissa atteignit la clairière où vivait Baba Yaga. La clôture de sa maison était faite d’ossements, des crânes avec des yeux ornaient cette clôture, comme montants de portail des jambes humaines, pour loquets des bras avec des mains, et en guise de cadenas une bouche avec des dents pointues.

La pauvre jeune fille tremblait comme une feuille, quand un cavalier arriva : tout noir, de noir vêtu et monté sur un cheval noir harnaché de noir. Aussitôt la nuit tomba et les yeux des crânes s’allumèrent, si bien qu’on y voyait comme en plein jour. Vassilissa aurait bien voulu se sauver, mais la peur la clouait sur place.

Tout à coup il se fit grand bruit dans la forêt : les branches craquaient, les feuilles crissaient. Et déboucha dans la clairière Baba Yaga, vieille sorcière. Elle voyageait dans un mortier1, le poussait du pilon2, effaçait sa trace du balai. Le mortier s’arrêta devant le portail, Baba Yaga huma l’air et s’écria :

– Ça sent la chair russe par ici ! Qui est-ce ?!

Toute tremblante, Vassilissa s’approcha en saluant bas :

– C’est moi, grand-mère. Les filles de ma marâtre m’ont envoyée chez toi, te demander du feu.

– C’est bon, je les connais, dit Baba Yaga. Tu vas rester ici et me servir. Si le travail est bien fait, je te donnerai du feu, autrement, je te mangerai !

Baba Yaga se tourna vers le portail et cria :

– Déverrouillez-vous, cadenas résistants ! Large portail, ouvre-toi !

Le portail s’ouvrit et Baba Yaga roula dans la cour en sifflotant. Vassilissa la suivit. Et le portail se referma.

Une fois dans la maison, Baba Yaga s’affala sur un banc et ordonna à Vassilissa :

– Sers-moi à manger tout ce qui est au four ! Et dépêche-toi, j’ai faim !

Vassilissa se mit à la servir. Pâtés et rôtis, tartes et tourtes, jambons et soupes. Elle tira du cellier hydromel3 et eau-de-vie, bières et vins – de quoi boire et manger pour dix ! Baba Yaga mangea et but le tout ; elle ne laissa pour Vassilissa qu’un quignon de pain, un peu de soupe et un bout de cochon rôti. Puis elle dit :

– Demain, après mon départ, tu balayeras la cour, nettoieras la maison, prépareras le dîner, rangeras le linge. Après ça, tu prendras dans la huche4 un boisseau5 de blé que tu vas trier grain par grain. Et tâche que tout soit bien fait, sinon je te mange !

  1. mortier : récipient servant à broyer des grains
  2. pilon : instrument de bois pour écraser des grains dans le mortier
  3. hydromel : alcool à base de miel
  4. huche : coffre en bois où on rangeait les aliments
  5. boisseau : récipient pour mesurer une quantité / quantité
POUR ECOUTER LA SUITE CLIQUE SUR LA FLECHE

Elle se coucha et se mit à ronfler. Vassilissa mit devant sa poupée les restes du souper de Baba Yaga et lui dit en pleurant :

– Petite poupée, mange et écoute ma peine ! Si je ne fais pas tout ce travail, Baba Yaga va me manger !

– Ne crains rien, Vassilissa, lui répondit la poupée. Va dormir tranquille, le matin est plus sage que le soir !

Vassilissa se leva avant l’aube, mais Baba Yaga était déjà debout. Bientôt les yeux des crânes s’éteignirent. Passa le cavalier blanc et le jour se leva. Baba Yaga sortit dans la cour et siffla, aussitôt le mortier vint se ranger devant elle, avec le pilon et le balai. Le cavalier rouge passa et le soleil apparut. Baba Yaga monta dans son équipage et fila bon train. Elle voyageait dans un mortier, le poussait du pilon, effaçait sa trace du balai…

Restée seule, Vassilissa fit le tour de la maison, admira la richesse et l’abondance en se demandant par quel bout commencer le travail, quand elle vit que tout était déjà fait, la poupée triait les derniers grains de blé. Vassilissa l’embrassa :

– Comment te remercier, ma poupée chérie ! Tu m’as sauvé la vie.

La poupée grimpa dans sa poche en disant :

– Tu n’as plus que le dîner à préparer. Puis repose-toi.

Au soir tombant, Vassilissa mit la table. Bientôt le cavalier noir passa et la nuit tomba. Les yeux des crânes s’étaient allumés, on entendit les branches craquer, les feuilles crisser, c’est Baba Yaga qui arrivait. Vassilissa sortit à sa rencontre.

– Le travail est-il fait ? demanda Baba Yaga.

– Vois par toi-même, grand-mère, répondit la jeune fille.

Baba Yaga inspecta tout, regarda partout sans trouver rien à redire. Elle grogna : « Bon, ça peut aller… » puis appela :

– Fidèles serviteurs, mes amis de cœur, venez moudre mon blé !

Alors trois paires de bras ont apparu, ont emporté le grain hors de la vue.

Baba Yaga dîna et se coucha en disant :

– Demain, en plus de tout ce que tu as fait aujourd’hui, tu vas trier un boisseau de graines de pavot. De la terre s’y est mêlée, tâche qu’il n’en reste pas trace, sinon je te mange !

Elle se mit vite à ronfler. Vassilissa servit sa poupée qui mangea et lui dit comme la veille :

– Va dormir tranquille, tout sera fait, Vassilissa chérie. Le matin est plus sage que le soir !

Le lendemain, Baba Yaga partit, et Vassilissa avec sa poupée firent l’ouvrage en un tournemain.

À son retour, Baba Yaga inspecta tout, regarda dans tous les recoins, ne trouva rien à redire. Elle appela :

– Fidèles serviteurs, mes amis de cœur, venez presser l’huile de mes graines de pavot !

Trois paires de bras ont apparu, ont emporté les graines hors de la vue.

Baba-Yaga s’attabla pour dîner. Vassilissa la servait en silence et la sorcière grommela :

– Pourquoi ne dis-tu rien ? Tu es là, comme une muette !

– C’est que je n’osais pas, grand-mère ! Mais si tu le permets, je voudrais bien te demander quelque chose.

– Demande ! Mais toute question n’est pas bonne à poser. D’en savoir trop long, on vieillit trop vite !

– Je voudrais que tu m’expliques ce que j’ai vu, grand-mère. En venant chez toi, un cavalier blanc m’a croisée. Qui est-il ?

– C’est mon jour clair, répondit Baba Yaga.

– Après ça j’ai vu un cavalier tout rouge, qui est-ce ?

– C’est mon soleil ardent.

– Et puis j’ai vu un cavalier tout noir, qui est-ce ?

– C’est ma sombre nuit, répondit Baba Yaga. Tous trois sont mes serviteurs fidèles !

Vassilissa pensait aux trois paires de bras, mais n’en souffla mot. Baba Yaga lui dit :

– Eh bien, tu ne me poses plus de questions ?

– J’en sais bien suffisamment pour moi, grand-mère ! Tu l’as dit toi-même – à trop savoir, on vieillit vite.

– C’est bien, approuva Baba Yaga. Tu interroges sur ce que tu as vu dehors, pas sur ce qui se passe dedans. J’entends laver mon linge en famille6, et les trop curieux, je les mange ! Et maintenant c’est mon tour de te poser une question : comment arrives-tu à faire tout le travail que je te donne ?

6. laver son linge en famille : garder ses affaires secrètes

– La bénédiction maternelle me vient en aide, grand-mère.

– C’est donc ça ? Eh bien, fille bénie, va-t-en, et tout de suite ! Je n’en veux pas, de bénis, chez moi !

Baba Yaga poussa la jeune fille dehors, mais avant de refermer le portail, elle prit un crâne aux yeux ardents7, le mit au bout d’un bâton qu’elle fourra dans la main de Vassilissa :

7. ardents : brillants

– Voilà du feu pour les filles de ta marâtre, prends-le ! Après tout, c’est pour ça qu’elles t’avaient envoyée chez moi.

Vassilissa partit en courant dans la forêt. Les yeux du crâne éclairaient son chemin et ne s’éteignirent qu’à l’aube. Elle chemina toute la journée et, vers le soir, comme elle approchait de sa maison, elle se dit : « Depuis le temps, elles ont sûrement trouvé du feu… » et voulut jeter le crâne. Mais une voix en sortit :

– Ne me jette pas, porte-moi chez ta marâtre !

Vassilissa obéit. En arrivant, elle fut bien étonnée de ne pas voir de lumière dans la maison, plus étonnée encore de voir la marâtre et ses filles l’accueillir avec grande joie. Depuis son départ, lui dit-on, pas moyen d’avoir du feu dans la maison. Celui qu’on allume ne prend pas, celui qu’on amène de chez les voisins s’éteint.

– Le tien se gardera mieux, peut-être, dit la marâtre.

Vassilissa apporta le crâne dans la chambre ; aussitôt les yeux brûlants se fixèrent sur la marâtre et ses filles, les suivant partout. En vain tentaient-elles de fuir ou de se cacher, les yeux les poursuivaient et avant l’aube il n’en resta que cendres ; seule Vassilissa n’avait aucun mal.

Item_205377.png Ernest JaubertContes populaires russes, Librairie Fernand Nathan, 1926

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